1998

 

Courant 1997. Une manifestation est organisée autour du centre fermé 127bis à Steenokkerzeel. Le but est de former une chaîne humaine autour du bâtiment en solidarité avec les personnes enfermées. Le lieu est encore peu connu et relativement récent, pour les gens présents c’est un véritable choc ! Des femmes, des hommes et des enfants agitent les bras par les étroites fenêtres d’un bâtiment entouré de grillages surmontés de fil de fer barbelés. L’année suivante, après la création du CCLE, un nombre important de ses membres se rendent compte qu’ils étaient présent lors de ce choc visuel et émotionnel.

Février 1998. Un groupe de personnes occupe un ancien bâtiment des Mutualités Socialistes dans le centre ville de Bruxelles, rue Philippe de Champagne, pour y développer des activités politiques et culturelles. Il sera vite évacué par la police, mais un débat sur les « sans-papiers » est programmé, qui sera délocalisé dans une salle proche. Le groupe présent est un noyau du futur CCLE.

25 mars 1998. Sémira Adamu, nigériane, arrive à l’aéroport de Zaventem, en provenance de Lomé. Elle fuit un mariage forcé, avec un homme nullement de son âge et nullement choisi.

10 avril 1998. Le numéro 4 de l’avenue de la Porte de Hal est occupé par le Collectif Sans Nom, pour reprendre le projet de « Centre Social » esquissé au centre ville quelques mois plus tôt. Le groupe se base sur les expériences de centres sociaux autogérés, véritables traditions depuis les années 1970 en Italie et en Espagne. Les activités politiques et sociales reprendront progressivement dans ce bâtiment. Le Collectif Sans Nom sera expulsé en début septembre 1998. 

20 avril 1998. Pour la première fois, les membres du Collectif interviennent à l’aéroport pour prévenir les passagers et tenter de les mobiliser contre les expulsions. A l’origine? Une demande d’un collectif de Sans Papiers de Paris : suite aux mobilisations à Roissy contre les expulsions, la France tente de passer par Zaventem.  Dans les files d’attente ils expliquent que si une personne est dans leur avion contre son gré, ils peuvent se lever et tenter de sensibiliser le commandant de bord, qui a au sein de l’avion autorité sur les forces de l’ordre.

8 Mai 1998. A 4h du matin, occupation du chantier du premier (et seul encore aujourd’hui) centre fermé situé en territoire wallon, à Vottem. Les membres du collectif se barricadent à l’intérieur du chantier. Dans un communiqué ils expliquent que

Affiche CCLE- MAI 98

« par cette occupation symbolique et non-violente, les nouveaux résidents veulent marquer leur refus inconditionnel et non-négociable d’une répression discriminatoire, dégradante et inhumaine qui expulse des milliers d’êtres humains dont le seul ‘crime’ est de ne pas avoir de papiers ‘en règle’ ».

A 15h les gendarmes interviennent. Après avoir démoli un mur, ils sortent les occupants un à un, pour les emmener vers le commissariat.

 

Mi-mai 1998. Une manifestation de sensibilisation devant le centre fermé est organisée. Le Collectif déploie un drap où est inscrit un numéro de téléphone. Un appel se manifeste depuis l’intérieur, émanant d’une jeune femme nigériane de 20 ans : Sémira Adamu. Avec elle, le Collectif ne dénoncera plus seulement l’existence, mais aussi l’organisation pratique de ces lieux : celle d’un maillon central d’une chaîne de violences physiques et psychiques, pratiquées par notre société à des étrangers. Son apport principal pour la connaissance des pratiques des autorités, est l’exposé de l’existence d’un système tacite de violence graduelle, selon les différentes tentatives successives d’expulsion. Le même procédé est observé lors de tous les témoignages ultérieurs. Elle l’exprimait en ces termes :

« La première fois, ils ne m’ont pas forcée. Ils m’ont emmenée à l’aéroport. Là ils m’ont demandé si j’acceptais l’expulsion. J’ai dit non et ils m’ont ramenée au centre. La deuxième fois, ça s’est passé de la même manière, mais ils m’ont prévenue que la fois suivante, ils seraient plus durs. La troisième fois, ils m’ont préparée pour aller à l’aéroport et puis en dernière minute, nous ne sommes pas partis. Ils m’ont dit qu’ils avaient oublié de réserver ma place sur le vol. Je suppose qu’ils avaient plutôt peur des manifestions de soutien qui étaient organisées pour moi… »

Dès la quatrième tentative, ce sera bien plus dur.

29 Juin 1998. Une pratique apprise par le biais de Sémira Adamu est le fait de mettre en cellule isolement, au centre fermé, une personne que l’on veut expulser le lendemain. De cette manière le CCLE apprendra l’expulsion programmée de Fuuad  Ahmed Nur, un mineur somalien. A l’aube le CCLE s’interpose sur la route entre le 127bis et l’aéroport, la camionnette de gendarmerie est immobilisée. Hélas, le jeune somalien sera finalement transféré dans une autre camionnette et expulsé.

3 juillet 1998. Lise Thiry, une scientifique belge de renom, et femme progressiste, est la marraine de Sémira Adamu. Elle cherche à la rencontrer et introduit une demande officielle de visite. Elle ne l’obtiendra jamais. Elle décrira les tentatives de rencontre en ces termes :

« Ainsi j’ai d’abord connu la pointure de Sémira pour qu’elle puisse disposer de baskets, puis je me suis familiarisée avec diverses de ses mensurations, au fur et à mesure de ses besoins de première nécessité. Mais sa figure ? Comment sourit-elle les jours de courage ? Quelles lueurs tristes passent dans ses yeux ? Sa voix au téléphone je la reconnais entre mille. Nous discutons de livres qu’elle a reçus et flûtés d’un trait. J’entends trois petits enfants albanais qui crient autour d’elle. » 

21 juillet 1998. Quatrième tentative d’expulsion de Sémira Adamu, à laquelle elle résiste. Elle témoigne en ces termes :

« Une fois à l’intérieur (ndr : de l’avion), j’ai commencé à crier et à pleurer. Huit hommes se sont rassemblés autour de moi, deux gardes de la sécurité de la Sabena et six policiers. Les deux gardes de la Sabena m’ont forcée : ils poussaient partout sur mon corps et l’un d’eux compressait un oreiller sur mon visage. Il a presque réussi à m’étouffer. En fait, ces deux gardes devaient m’escorter jusqu’à Lomé. Puis les passagers sont intervenus et ils ont dit qu’ils allaient sortir de l’avion si on ne me libérait pas. Un passager a insisté aussi pour qu’on n’oublie pas de me rendre mes bagages. Il y a eu une bagarre dans l’avion et ils ont dû me débarquer. » 

21 juillet 1998. Pour marquer son soutien à la résistance de Sémira Adamu, le CCLE, dans les faits composé lors de toutes ses actions de membres de collectifs originaires de Gand, de Liège, de Louvain et de Bruxelles, organise une marche aux flambeaux aux abords du 127bis. Voyant les gens présents devant le centre, et une ouverture pratiquée par un membre du CCLE dans le grillage, certains détenus s’agitent. Ils bloquent une aile du centre et déboulonnent un radiateur qu’ils lancent dans la vitre blindée. 31 personnes s’évadent, et seront emmenés par les manifestants vers Bruxelles. Un des évadés témoigne :

« J’ai pu franchir la clôture avant l’arrivée de la police. Tu vois : ces marques-là, sur mon bras, ce sont les barbelés qui les ont faites. Après ? Je me suis mis à courir tout droit dans la brousse. Ensuite, je vous ai rencontrés. Vous m’avez conduit à Bruxelles et, pour la première fois, quelqu’un a écouté mon histoire. Quelqu’un m’a cru et s’est occupé de moi… »

Des manifestants, arrivés après l’évasion, sont arrêtés et certains inculpés.

7 août 1998. Un acte d’hébergement et de soutien aux évadés est signé par des personnalités belges, des mondes universitaire et artistique. Il s’agit d’un outil important pour diffuser la parole, soutenir Sémira Adamu dans sa résistance, le CCLE dans sa lutte, et pour élargir la connaissance dans la société belge des pratiques des autorités envers les étrangers. Les personnalités déclarent :

« publiquement héberger pour raisons humanitaires un étranger en séjour illégal, évadé du centre de rapatriement 127 bis de Steenokkerzeel durant la nuit du mardi 21 juillet 1998.
Cette personne a fui son pays pour demander asile à la Belgique. N’ayant commis aucun délit, elle a néanmoins, telle une criminelle, été privée de sa liberté à l’intérieur du centre de détention. Je considère comme un devoir d’accueillir et de protéger cette personne qui, au vu de sa situation de sans papier, est privée de ses droits fondamentaux et condamnée soit à la clandestinité, soit au rapatriement forcé. Je comprends le geste désespéré de mon hôte étant donné les conditions insoutenables imposées aux demandeurs d’asile. De plus, un passage par ce centre se termine plus que généralement par une expulsion. Il est d’ailleurs significatif de constater que les compagnies aériennes utilisent le terme de ‘déportés’. Ces expulsions aboutissent à un retour à la misère ou à la persécution. Je m’engage à héberger et protéger cette personne tant que l’Etat belge ne pourra lui garantir des conditions de vie respectueuses des droits de l’homme et du citoyen
. »

Les évadés, eux, vivent cachés ailleurs. La gendarmerie effectue des visites aux domiciles des membres de la famille des membres du CCLE, pour chercher les évadés et signaler qu’ « il est interdit d’aider des malfrats ». Hum.

11 août 1998. Cinquième tentative d’expulsion de Sémira Adamu. Voici ses mots :

« Une fois l’avion prêt à partir, ils m’ont transportée à l’intérieur ; j’ai commencé à crier, ils m’ont forcée à m’asseoir et ont attaché la ceinture de sécurité mais j’ai réussi à défaire les liens autour de mes mains et ensuite à détacher la ceinture et à me lever en criant. Ils m’ont rassise. À ce moment, je n’étais qu’avec deux agents de Sabena Security. J’ai ouvert la ceinture pour la deuxième fois, me suis levée mais ils m’ont à nouveau assise. Je l’ai ouverte une troisième fois, j’ai dû me battre vraiment durement, et j’ai commencé à frapper dans les choses près de moi. Les passagers étaient déjà debouts, certains demandaient qu’on me sorte de l’avion, ce qu’ils ont dû faire finalement. »

Août-septembre 1998. Sémira Adamu est toujours enfermée au 127bis, elle est en contact permanent avec le CCLE, qui lui envoie des cartes téléphoniques pour lui permettre d’appeler vers l’extérieur. Elle continue à décrire le quotidien dans le centre fermé, et le CCLE à diffuser les informations dans la société belge. Deux fois par semaine, le CCLE effectue les actions de sensibilisation des passagers à l’aéroport, parfois en disposant du nom d’une personne mise à l’isolement la veille. Après l’évasion du 21 juillet, les gendarmes ont commencé à s’interposer entre les membres du CCLE présents et les passagers, dans les files d’attente de l’aéroport. Pour contrer cette répression d’une prise de parole dans l’espace public (qu’est le hall d’attente de l’aéroport), le CCLE mobilisera les personnalités signataires de l’Acte d’hébergement. Des avocats, des personnalités progressistes, par cette prise de position, permettent de diffuser la connaissance de la violence de l’État envers les étrangers.

18-19-20 septembre 1998 : Le CCLE et ses sympathisants organisent un grand festival de trois jours à Bruxelles.

20 septembre 1998. « L’Hebdo », une émission de reportage de la RTBF à large audience, diffusée après le JT de 13h du dimanche, diffuse la voix de Sémira Adamu. Elle y relate la tentative d’expulsion subie le 21 juillet, en exposant qu’à l’aéroport de Zaventem « l’ambiance a changé. Ils pourraient tuer ». Deux jours plus tard, ce sera chose faite.

 

 

22 septembre 1998. Les membres du CCLE, à Saint-Gilles, apprennent que Sémira Adamu est à l’hôpital Saint-Luc. Ils se rendent sur les lieux et organisent un rassemblement spontané sur le parking de l’hôpital, où les gens arrivent tout au long de la journée. A 21h30 son décès est constaté et annoncé par le directeur de l’hôpital. Le CCLE annonce la nouvelle au groupe de gens présents. En entrant dans l’avion, pour se calmer, elle chantait. Elle a été étouffée, le visage maintenu de longues minutes contre un coussin posé sur les jambes d’un gendarme. Les gens quittent l’hôpital en voiture vers Louvain, la ville du ministre de l’Intérieur Louis Tobback. Sur la route se trouve le 127bis, où un arrêt est effectué. Le CCLE fait tomber la grille métallique du centre fermé en la secouant, de rage. Certains pénètrent dans le centre mais, pour éviter une nouvelle évasion, les gardiens disent aux détenus que les manifestants sont des fascistes qui veulent les attaquer.

25 septembre 1998. Conférence de presse du ministre Tobback. Le CCLE parvient à pénétrer dans le Parlement. Concernés au premier chef, ils ne veulent pas laisser au ministre le monopole de la parole au sujet du drame. Ils seront maintenus dans les salons du Parlement et ne pourront voir le ministre. Durant la conférence de presse, Louis Tobback annonce sa démission, et tente de reporter la responsabilité de la violence sur le CCLE.

26 septembre 1998. Six mille personnes assistent aux funérailles de Sémira Adamu aux alentours et dans la Cathédrale des Saints Michel et Gudule, dans le centre de Bruxelles, en présence de la presse internationale. Le CCLE exprime ses relations avec Sémira Adamu et sa résistance dans le 127bis et à l’aéroport. Les représentants politiques sont refoulés par le CCLE à l’entrée de la cathédrale, mais Toots Thielemans, lui, joue « Ne me quitte pas » à l’harmonica.

Octobre 1998. Sémira Adamu, tuée physiquement, le sera ensuite moralement, par le remplaçant de Louis Tobback. Luc Van Den Bossche discrédite publiquement les raisons de son exil et prétend qu’elle était destinée à la prostitution. Il fallait retourner le soutien populaire et le dégoût des belges envers la non-politique d’immigration…

Jusqu’à aujourd’hui, tout continue et rien n’a changé… 

 

Sources : Souvenirs personnels, Communiqués de presse du CCLE, Actes du procès des gendarmes, articles de presse de l’époque des faits, site internet du CCLE,  témoignages recueillis par le CCLE et publiés dans l’ouvrage « Les barbelés de la honte », aux éditions Luc Pire en 1998. (Merci à Laurette Vankeerberghen pour la compilation de documents, à Gérald Hanotiaux pour la mise en forme )