Trente-quatre mille trois cent soixante et un – Judith Revel

Trente-quatre mille trois cent soixante et un
Par Judith Revel, PHILOSOPHE

« 34 361 victimes de la forteresse Europe, 34 361 morts que nous sommes incapables de nommer. Devant l’abstraction des grands nombres, comment ne pas oublier que ce ne sont pas seulement des corps mais des mondes entiers que nous avons anéantis ? Et comment accueillir les vies, au-delà de l’élémentaire, de ceux qui ont survécu ?
C’est une vidéo qui dépasse à peine la minute. Il y a quelques jours, pour annoncer la publication, dans un insert spécial de 56 pages, du recensement des 34 361 victimes de la forteresse Europe officiellement répertoriées, le journal italien Il Manifesto a demandé à certains de ses collaborateurs d’en lire des extraits. C’est-à-dire en réalité de prononcer à voix haute ce qui, de ces vies, a disparu avec elles – et ce qui nous en reste, à nous, qui sommes réduits à les compter : parfois un nom complet, parfois une origine, parfois encore un âge. « Inconnu », « inconnue », « nom non parvenu », « enfant de sept ans », « somalien », « bébé de huit mois », « origine inconnue », « quatre enfants », « femme de soixante-trois ans », « Ahmed Hassan », « 22 octobre 2015 », « noyée en mer Égée », « Irak », « renversé par une voiture à Calais », « douze corps », « femme afghane inconnue », « garçon de quinze ans », « jeune homme de vingt ans », « Syrie ».

Donner le nom des morts et dire aussi, souvent, notre incapacité à les nommer, est une manière de faire un tombeau : notre indignation et notre désespoir sont finalement tout ce que nous avons à leur offrir en guise de sépulture. Mais l’atrocité de cette liste, saisissante dès qu’on en tourne les pages, ne suffit pas à expliquer le trouble étrange qu’elle suscite dès lors qu’elle est prise en charge par la voix. C’est ce trouble-là, à la fois énigme et douleur sourde, dont j’aimerais rendre raison. Après tout, ces nombres, nous en connaissons la monstruosité ; nous savons les images auxquelles ils correspondent et que montrent jour après jour les écrans dont nous sommes en permanence entourés. Pour certains d’entre nous, la diffusion de l’information est aussi un terrain de bataille quotidien : lire la presse, éplucher les rapports, publier sur les réseaux sociaux, relayer, faire circuler, transmettre. En somme : nous ne découvrons rien que nous ne sachions déjà – trente-quatre mille trois cent soixante et un, nous gagnons seulement en précision et en indécence. Quand l’impossible à penser se somme aux très grands nombres, l’abstraction nous fait un bouclier qui nous protège un peu de la violence du sort des autres. Mais si notre peau s’est faite carapace, et si déjà nous savons, d’où vient donc l’effet de saisissement que provoque cette minute de vidéo visiblement faite à la va-vite et montée sommairement ?

Ce statut de survivants que nous leur attribuons avec toute la compassion sincère dont nous sommes capables ne cesse de les rejeter dans un autre monde que celui dont nous nous arrogeons le privilège.
Les 56 pages sont publiées par un journal italien qui a fait l’histoire de la gauche italienne depuis la fin des années 1960. Quand, il y a longtemps, j’ai commencé à écrire de temps en temps pour eux, je me souviens avoir pensé que j’avais trouvé une espèce de famille. Dans la petite vidéo qui annonce la publication de l’insert, ceux qui lisent face à la caméra quelques passages du recensement des 34 361 victimes sont des journalistes et des collaborateurs. Pour la plupart, ce sont donc des amis. Je sais à quelle date j’ai rencontré celle-ci, il y a maintenant vingt-cinq ans. Je me souviens de la dernière conversation que j’ai eue avec celui-là, il y a quelques semaines. Je guette les indices familiers : la lumière de Rome, une fenêtre en arrière-plan. Je reconnais les visages et je les aime. Je sais des fragments de leurs amours passées et présentes, ce qui les intéresse, où ils habitent, les voyages qu’ils font, leur ville d’origine, ce qu’ils aiment manger, leur âge. Je me rappelle leur voix. Je connais un peu leurs vies, ils font partie de la mienne, ils sont de mon monde.

Le trouble est tout entier dans cet entrechoquement entre notre propre qualité de vivants et celle, si différente, que sans le vouloir et probablement sans même y penser nous attribuons aux migrants. Nous parlons depuis notre monde, et c’est depuis nos vies que nous prononçons leurs noms. Nous regardons des humains tenter de survivre – à la faim, aux guerres, au voyage, à la torture, à l’esclavage, à la corruption, au mensonge, à la mer, aux campements de fortune, au froid, aux voitures, aux camions, à l’intolérance, aux barbelés, aux murs, aux chiens, aux tunnels, aux frontières, au racisme ordinaire, au cynisme politique. Et quand ils ont finalement réussi à échapper à l’effacement qui les guette depuis le jour où ils ont quitté ce que nous appelons, faute de mieux, « chez eux », nous les considérons comme des survivants. Qu’ils le soient est bien évident : par on ne sait quel hasard, et avec ce mélange de courage, d’obstination et d’entraide qui fait parfois la force des grandes résistances à l’adversité, ils ont effectivement survécu. Ils sont passés au travers.

Mais ce statut de survivants, qu’ils sont effectivement devenus, semble avoir dévoré ce qu’ils ne cessent pas d’être pour autant : des vivants, au sens où nous disons de nous-mêmes que nous menons notre vie, qu’elle est parfois heureuse et parfois insupportable, mais qu’elle est faite de tout ce que nous y mettons : les affects, la vie avec les autres, les espoirs et les désespoirs, les petites et les grandes contingences, les marques de l’âge, les projets, les batailles et les révoltes, le bonheur, le sentiment d’injustice. Ce statut de survivants que nous leur attribuons avec toute la compassion sincère dont nous sommes capables ne cesse de les rejeter dans un autre monde que celui dont nous nous arrogeons le privilège. Accueillir, cela devrait signifier prendre leurs vies dans les nôtres, et non pas ménager aux marges de nos vies un espace pour ce que nous avons tôt fait d’appeler leur survie ; reconnaître que leurs vies sont faites de la même étoffe que nos existences – depuis toujours, et non pas seulement, au mieux, depuis le moment où des mains et des bras les ont agrippés, tirés au sec, soignés et réchauffés.

L’expérience de la migration tend à suspendre les vies, parce qu’elle les oblige à une logique de pure survie. Nous devons nous souvenir que cette suspension n’est jamais une disparition.
Les migrants voyagent avec leurs vies. Ils ont des familles et des souvenirs d’enfance, des couleurs préférées et des amours. Ils se souviennent sans doute du jour où ils ont pris la décision de partir. Probablement aussi de ce à quoi ressemblait la vue de leur fenêtre dans la vie d’avant, ou le visage de la voisine, ou le goût d’un plat. C’est cette extrême matérialité qui fait qu’une vie – d’où qu’elle provienne et quelles que soient les circonstances terribles auxquelles elle a été soumise – est toujours socialement et politiquement qualifiée. L’expérience de la migration tend à suspendre les vies, parce qu’elle les soumet à une telle saturation de pouvoir, à une telle exposition à la violence, qu’elle les oblige à une logique de pure survie. Nous devons nous souvenir que cette suspension n’est jamais une disparition. La vie qualifiée ne s’efface jamais totalement sous les nécessités de la survie. La vie nue n’existe pas. On aurait envie d’ajouter : même quand des milliers d’humains sont engloutis par le voyage, ce ne sont pas simplement des corps qui sont avalés par les flots quelque part dans le Canal de Sicile – ce sont des vies, ce sont des mondes entiers qui ont coulé à pic. Mais il faut parler des vivants : ceux qui finalement ont réussi à passer, comment les montrons-nous, à l’heure du dîner familial, dans les journaux télévisés ? Comment les regardons-nous, même quand c’est l’indignation qui nous guide ?

Il y a quelques années, alors qu’il enquêtait sur ce qu’il nommait La Raison humanitaire, Didier Fassin avait déjà constaté qu’un corps malade avait plus de chances d’obtenir le statut (politique) de réfugié qu’un corps sain. La raison humanitaire semblait progressivement devenue celle de la vie biologique. Plus le coefficient de réduction d’un homme au biologique (par la prise en compte exclusive de la pathologisation de son corps) apparaissait comme important, plus la réponse humanitaire, c’est-à-dire la prise en compte de l’humain en tant que sujet politique et social, était paradoxalement grande. Il fallait donc faire l’hypothèse d’un passage progressif du droit d’asile au protocole compassionnel, sur fond d’une biologisation du corps politique et social des migrants – la légitimité de la requête d’asile était à l’évidence, et toujours plus souvent, à ce prix.

Aujourd’hui, on aurait envie de compléter la description. Notre propre regard, même quand il est indigné, n’est pas neutre. Certes, cette indignation est désormais – faut-il le rappeler ? – tragiquement minoritaire, au cœur d’une Europe laminée par les nationalismes de tout poil et l’obsession fantasmatique de « l’autre ». Cette indignation trace en elle-même une ligne de partage suffisante pour savoir de quel côté chacune et chacun se situe désormais. Mais il arrive que notre regard, à son tour, écrase les vies des migrants sous le poids d’une survie qui en occulte la plénitude, c’est-à-dire aussi les aspirations sociales et politiques. Une vie pleine, c’est le contraire d’une vie nue. Nul n’est besoin d’en appeler à la citoyenneté pour reconnaître aux humains les droits qu’ils ont, en tant qu’humains, c’est-à-dire aussi nos propres devoirs à leur égard.

Nous avons anéanti 34 361 mondes. Nous continuons à en repousser des centaines.
Bien sûr, tout est fait pour nous encourager à oublier qu’il y a là des vies qui ne procèdent pas simplement de la survie, et bien souvent nous nous y faisons prendre. L’absolu dénuement dans lesquels les migrants se trouvent en général les rejette en permanence dans le règne des nécessités premières, qui sont elles-mêmes sujettes à la violence ordinaire de ce que l’on ose encore nommer, avec une indécence sans fond, « ordre public ». Sacs de couchage séquestrés ou jetés, eau potable et repas aspergés de gaz lacrymogène, effets personnels dispersés : chronique ordinaire de la barbarie. On se dit donc : il faut se battre sur l’élémentaire. Des soins, un couchage, un repas, des vêtements. C’est vrai. Et en même temps, on oublie que des vies, c’est toujours plus que l’élémentaire. Et que s’il faut déclarer, contre le projet politique d’une Europe forteresse qui crèvera bientôt de ses propres égoïsmes, nos villes, nos ports ou nos maisons ouverts, c’est de l’accueil de ces vies que nous devons faire un programme.

Le mot programme n’est pas ici une lacune de vocabulaire. Il vaut pour étendard, il vaut pour drapeau ; mais il ne se reconnaît aucun hymne ni aucune patrie. Il exige une décision politique : celle de constituer la communauté inconditionnée des vivants, la communauté des mondes dont les humains sont porteurs. Nous avons anéanti 34 361 mondes. Nous continuons à en repousser des centaines au nom d’une souveraineté territoriale qui comprime toujours davantage l’espace de nos propres existences « légitimes ». Combien de noms faudra-t-il encore égrener pour que nous sentions nos vies autorisées glisser à leur tour lentement vers ce qui les étouffe – la crainte, la haine, c’est-à-dire aussi la dissolution de l’Europe et sa balkanisation définitive ?

Trente-quatre mille trois cent soixante et un : à voix haute. »

Judith Revel
PHILOSOPHE, PROFESSEURE À L’UNIVERSITÉ PARIS NANTERRE, MEMBRE DU LABORATOIRE SOPHIAPOL

août 18, 2018